vendredi 12 octobre 2007

La Cité nationale de l’histoire de l’immigration à l’ombre des tests ADN


« Changer le regard contemporain sur l’immigration », c’est la mission de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration qui ouvre ses portes ce mercredi au grand public, au Palais de la Porte Dorée, à Paris. Mais la tension régnant autour de la politique française d’immigration est venue bousculer un événement qui aurait dû être une grand-messe républicaine.

« Chaque fois qu’une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, ces raides préservations de pierres, de barbelés, ou d’idéologies closes se sont élevées. » Comme un pied de nez au ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement, Brice Hortefeux, cette citation extraite du texte Les murs des écrivains martiniquais Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant trône en gros caractère sur une pancarte amovible à l’entrée de la toute nouvelle Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI). Mardi après-midi, alors que les ouvriers mettaient la dernière main aux travaux avant l’inauguration, l’institution organisait une conférence de presse et une visite des lieux dirigée par un guide de choix, Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture et de la Justice, président du Conseil d’orientation de la Cité.

"Les trois rameaux supposés de l’humanité"

A travers les objets, photographies, caricatures, films d’archive et enregistrements sonores, les journalistes suivaient ses explications enthousiastes, mais demeuraient taraudés par la même interrogation : pourquoi n’y a-t-il pas d’inauguration officielle ? Brice Hortefefeux est passé discrètement lundi, pour éviter les associations qui menaçaient de manifester si elles apprenaient qu’il se rendait sur les lieux. Christine Albanel, le ministre de la Culture, y fera une simple incartade mercredi soir. Quant à Nicolas Sarkozy et François Fillon, ils n’ont pour l’instant retenu aucune date de visite. La polémique sur la loi de l’immigration, entre test ADN et la querelle sur les hébergements d'urgence , aura définitivement assombri le ciel de la toute nouvelle CNHI. Agacé par les insistantes questions de la presse, Jacques Toubon a sèchement répondu que « la Cité, c’est la Cité. La politique, c’est la politique. »

L’immigration, une thématique qui ne se laisse pas si facilement enfermer dans un musée

Pour l’historien Gérard Noiriel, qui a démissionné le 18 mai des instances dirigeantes de l’établissement avec sept autres chercheurs pour protester contre l’intitulé du portefeuille de Brice Hortefeux, le travail de la CNHI s’inscrit dans le débat politique actuel. « Si, nous, on voulait glorifier la bonne immigration, c’est à dire l’ancienne, et stigmatiser la nouvelle, il y aurait déjà eu une inauguration officielle ! », a-t-il affirmé aux journalistes qui se pressaient autour de lui. « L’immigration est montrée comme négative. On montre du doigt les clandestins, alors que la France est un pays qui est né par l’immigration », a-t-il tenu à ajouter. L’historien s’est dit heureux de la naissance de la CNHI mais a regretté que le projet rencontre des « obstacles » inattendus « nés suite à la campagne présidentielle de 2007. »

Patricia Sitruk, la directrice de l’établissement, nous a confié que, pour elle, l’essentiel est de travailler sans subir de pressions politiques : « ce qui est important pour nous, c’est de mener à bien la mission inscrite dans notre décret constitutif : diffuser, transmettre, deux siècles d’histoire de l’immigration et, par là, changer le regard contemporain sur l’immigration. » Un projet ambitieux qui entend aller à la rencontre des jeunes, en particulier ceux issus des anciennes colonies françaises. « Ce public jeune a besoin, comme nous, de connaître l’histoire de France pour vivre un présent apaisé. A travers des outils pédagogiques, la formation des enseignants [qui travaillent à l’élaboration du contenu du lieu], et le contenu de la programmation, nous l’interpellerons. » Ce dernier n’étant pas a priori passionnés par les musées, Patricia Sitruk entend relayer l’action de la CNHI auprès d’eux grâce à un réseau de 1500 associations et faire de son établissement un lieu de vie où se tiendront des animations artistiques et des débats.

Faire évoluer le regard des Français contemporains sur l’immigration, les aider à avoir un regard positif sur l’autre plutôt que d’entretenir un discours de méfiance et de haine est une ambition louable. Cependant, pour l’heure, c’est le regard du Français « intégré » sur l’immigré qui est largement privilégié dans les salles présentées au public.

Il faut espérer que, dans les expositions à venir, la perception des immigrés originaires des anciennes colonies françaises et de leurs enfants sur l’Hexagone trouvera une plus grande place. Une Cité nationale de l’histoire de l’immigration, installée dans le pavillon de l’exposition colonial de 1931, l’ex-musée des colonies françaises, ne gagnerait aucun crédit à chosifier les immigrés.

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