lundi 20 août 2007

Autour des tribulations sarkoziennes en Afrique

En mémoire de notre père
L’histoire de l’Afrique ne commence pas au moment de la colonisation.

Par Nathalie et Sophie Kourouma, filles d’Ahmadou Kourouma, écrivain ivoirien décédé le 11 décembre 2003.

Monsieur le Président, nous vous écrivons pour dire à nos amis, nos sœurs et frères d’Afrique que nous, Africaines de France, voulons faire entendre leurs gestes et leurs dits. Nous vous écrivons pour dire à nos amis de France de rester attentifs et fidèles à leurs idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité qui ont besoin, à nouveau, d’être affirmés.
Le 26 juillet dernier, à Dakar, vous nous avez annoncé que l’Afrique «n’est pas assez entrée dans l’histoire».

Nous voulons vous dire que nous, peuple d’Afrique, sommes des êtres humains. Nous voulons vous révéler que parce que nous sommes «assez» humains, nous sommes «assez» entrés dans l’histoire.
L’histoire ne se nomme pas par sa quantité, l’histoire ne se compte pas. L’histoire, monsieur le Président, ne se monnaye pas. Et bien qu’elle raconte des rapports de force sociaux, politiques, culturels, l’histoire ne se comptabilise pas. Elle se dit par ceux qu’elle enfante et avec ceux à qui elle confère, de fait, le statut d’homme. Notre histoire n’existe pas seulement au regard de celle du peuple français et de son seul jugement. Notre histoire ne se dit pas seulement avec ce que la France nous a apporté ou enlevé.

Nous voulons vous dire notre histoire d’homme, de soumissions et de libérations.
Avant l’arrivée de vos pères, différents royaumes et de nombreux empires se sont partagé nos sols à travers les siècles et de multiples péripéties. Nous osons ­espérer que le débarquement des Malais à Madagascar (- 409 avant J.-C.), l’introduction du fer par les Bantous en Afrique centrale et méridionale (- 100 avant J.-C.), l’annexion par Rome du royaume de Maurétanie (1er siècle de notre ère), l’expédition abyssine au Yémen et en Arabie (549), la naissance du Zimbabwe (719), la fin de la conquête par les Arabes de la Berbérie (720), l’arrivée de Kaya Maghan Cissé au Ghana (789), la naissance de l’Empire Sanhadja au Soudan occidental (800), l’émergence de la dynastie des Fatimides en Tunisie (919), l’entrée des rois de Kouya à Gao (890), la fondation des cités Etats de Kano, Katsina, Zaria, Gobir (918), l’islamisation des Toucouleurs, des Soninkés, etc. (1040), l’expansion de l’Empire Yorouba et le déclin de l’Empire du Ghana (XIIe siècle), les grandes migrations bantoues (XIIe siècle), la scission du Maghreb en trois régions (Tunisie, Algérie, Maroc au XIIIe siècle), la victoire de Soudjata Keïta sur Soumaoro Kanté (1235), la prise de pouvoir des Songhaï au Mali (XIVe siècle), l’expansion du royaume du Bénin (XIVe siècle), la prise du pouvoir du royaume Haoussa par Amina (1425), notamment, sont des événements dont les noms au moins, vous évoquent quelque chose.

En 1442, la traite des Noirs par les Européens débute. Notre histoire ne commence pas parce que nous prenons, à vos yeux, une réalité économique. Sans vous, avec vous, contre vous, Européens, nos royaumes et nos empires ont continué à exister — Kongo (XVIe siècle), Ashanti (XVIIe siècle), Dioula de Kong (XVIIIe siècle), Bamoun (XIXe siècle).
Parce que nous sommes des hommes, certains d’entre nous ont tenté de vous ignorer, d’autres de pactiser avec vous, d’autres encore de vous éliminer.
En 1830, vos pères ont pris Alger. En 1874, les Anglais se sont emparés de ­Kumassi. En 1899 l’empereur Samory a été fait prisonnier par vos concitoyens.
Au XXe siècle nous, peuple d’Afrique, avons connu la colonisation, les indépendances, la néocolonisation et les dictatures des tyrans que vos pères ont mis en place. La colonisation, monsieur le Président, n’a aucun aspect positif. La guerre n’a jamais, nulle part, d’aspect positif. Le peuple de France nous a apporté des ­routes dites-vous. C’est nous qui les avons construites.

Des milliers d’hommes sont morts par les travaux forcés que vos pères avaient institués afin de nous «humaniser». Ces routes qui devaient nous rendre humains permettaient le convoiement des matières premières agricoles et ­minières que vos pères exploitaient (la culture du cacao a été introduite en Côte- d’Ivoire en 1919, les cours du cacao ont dés lors été établis sur les places financières européennes). Ces hôpitaux bâtis étaient réservés à vos compatriotes. Ces écoles que vous nous avez imposées ne nous permettaient pas de mener nos études à notre gré. C’était à vous, autorité coloniale, de décider et de nous autoriser ou non telle ou telle branche ou secteur ­d’activités.
Mais restons en là.

Nous voulons vous dire que nous, peuple d’Afrique, parce que nous sommes des êtres humains, nous sommes «assez entrés dans l’histoire». Si la France assoupie en cette période estivale vous laisse croire que vous êtes son sauveur, nous, peuple d’Afrique, voulons vous dire que nous n’avons pas besoin de vous, pour être rassurés sur notre statut d’homme, pour être assurés de réaliser notre histoire.

Nous voulons vous dire que notre histoire s’est faite, entre autres, avec vos pères et que notre devenir se fera en dépit de vos amis, ces messieurs Bouygues, Bolloré, Elf, Total, Lafarge, etc. Qui aujourd’hui encore, se partagent nos terres, abusent de nos ressources et se payent certains de nos dirigeants, il est vrai, souvent, avec leur très bonne volonté et leur reconnaissance.

Nous voulons vous dire, monsieur le Président, qu’en tant qu’êtres humains, nous souhaitons échanger équitablement avec votre pays, nos biens, nos savoirs, nos joies, nos douleurs mais que nous n’avons pas besoin de vous comme sauveur, nous n’avons pas besoin de vous comme autorité, nous n’avons pas besoin de vous comme mandataire.
Nous voulions vous écrire en mémoire de notre père.



Les tribulations sarkoziennes en Afrique et l’histoire à l’école
Les propos du Président révèlent l’inadaptation de certains programmes scolaires français.
Par Bernard Girard, professeur d’Histoire-géographie à Laval

Il ne viendrait probablement pas à l’esprit d’un chef d’Etat africain d’évoquer dans un discours officiel «l’homme européen», «l’homme américain» ou «l’homme asiatique», un homme fantasmé, imaginaire, enfermant derrière une figure unique, dans un stéréotype, la diversité du genre humain.

C’est pourtant à ce genre de généralisation abusive que s’est livré Sarkozy dans son discours de Dakar, poussant même la caricature et l’ignorance jusqu’à nier que ce fameux «homme africain» ait pu avoir une histoire : «Le drame de l’Afrique, pérore-t-il, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Jamais il ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.» On se sait s’il faut avoir honte ou franchement rire de ces paroles pontifiantes qui révèlent, au-delà d’un formidable orgueil, une profonde méconnaissance de l’Afrique mais aussi, tout bonnement, de l’histoire.

(carte du commerce triangulaire)

Plusieurs écrivains africains lui ont répondu par une lettre ouverte ( Libération, 10 août 2007), leçon d’histoire fort divertissante : «Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette leçon d’histoire que vous semblez fort mal connaître.»

A la décharge de Sarkozy, on pourra toujours dire qu’il n’est sans doute pas le seul à fort mal connaître l’histoire de l’Afrique. Cette histoire d’un continent séparé de l’Europe par une petite quinzaine de kilomètres (la largeur du détroit de Gibraltar), reste superbement ignorée par les Français et tout spécialement par les programmes scolaires.


Alors que plusieurs millions de citoyens français ont leurs ancêtres proches en Afrique, alors que, sauf découverte contraire des paléontologues, l’Afrique reste le berceau de l’humanité et que, d’une certaine façon, nous sommes tous des Africains, l’Education nationale persiste à mépriser l’histoire de l’Afrique, comme si elle n’existait pas ou n’était pas digne d’intérêt. Constatation qui vaut également pour les autres parties du monde. A la rigueur — et c’est là une singulière limite — les élèves feront connaissance avec les civilisations étrangères lorsque l’Europe établit un contact avec elles mais c’est toujours l’Européen qui impose son regard : les Amérindiens n’apparaissent dans la conscience des élèves que lorsqu’ils sont «découverts» par Christophe Colomb, comme les Chinois sous la plume de Marco Polo. Il est vrai que le point de vue sur l’Afrique a commencé à s’ouvrir depuis quelques années : sous diverses influences et malgré bien des oppositions — cf. l’inénarrable amendement parlementaire sur les «effets positifs de la colonisation» — la colonisation et l’esclavage ne sont plus des sujets tabous.

On observera néanmoins qu’ils interviennent bien tardivement dans le cursus scolaire, présents surtout dans les programmes de lycée bien davantage que dans ceux de collège ou de l’école primaire. Faire découvrir l’Afrique lorsque les marchands d’esclaves ou les colons y mettent les pieds n’est d’ailleurs pas dénué d’une certaine ambiguïté dont il n’est par sûr que les écrivains auteurs de la lettre ouverte à Sarkozy, comme les historiens qui militent sur ces thèmes, arrivent à se départir totalement.

Car d’une certaine manière, raconter l’histoire de l’Afrique à partir du Code noir ou des premières incursions portugaises au XVe siècle, apparaît étrangement réducteur pour un continent qui a connu l’homme de Toumaï et les Australopithèques. Est-ce à dire que les Africains ne pourraient décidément avoir d’autonomie, d’existence propre, en dehors de leur rencontre avec des peuples extérieurs ?

On peut se demander si cette fixation exclusive sur la période coloniale n’aboutit pas, d’une certaine manière, à conforter l’image sarkozienne et les clichés complaisamment véhiculés sur «l’homme africain [qui] n’est pas assez entré dans l’histoire». Parce qu’il ne serait pas entré dans le champ de vision des autres ? Les errements de l’enseignement de l’histoire à l’école n’expliquent évidemment pas tout et ne sont pas responsables à eux tout seuls des aberrations ou de l’inanité de la politique étrangère d’un pays. ­Disons simplement qu’ils y aident.

L’histoire à l’école reste encore trop exclusivement centrée sur l’histoire de France, construction romancée et en grande partie imaginaire destinée, selon la formule qui avait cours il y a encore peu de temps, «à faire naître chez l’enfant une conscience nationale»(1). Comme s’il n’y avait rien de mieux à faire que de corseter la conscience enfantine dans le cadre étriqué de la nation. Cadre étriqué et pernicieux : on peut penser que les réflexes de méfiance, de xénophobie ou de racisme, profondément enracinés chez beaucoup de Français, trouvent au moins en partie leur source dans un récit historique, celui véhiculé par les programmes scolaires, qui ne montre l’étranger que sous l’angle du danger, lors des guerres et des invasions. Leur désintérêt marqué pour les enjeux internationaux, qui laisse la place libre aux discours farfelus des dirigeants — comme ­celui de Sarkozy à Dakar — ou les initiatives les plus extravagantes, par exemple la vente d’un réacteur nucléaire et de missiles à un dictateur connu pour sa complaisance envers le terrorisme, peut s’éclairer à la lueur de la profonde ignorance de l’histoire du monde dans laquelle ils sont éduqués.
(1) Suzanne Citron, le Mythe national (éditions Ouvrières, 1987).

dimanche 19 août 2007

INDE-PAKISTAN • 60 ans : l'heure du bilan



Le 14 août 1947, le Pakistan voyait le jour après la partition sanglante du sous-continent.
Le lendemain, à minuit, l'Inde accédait à son indépendance. Soixante ans plus tard, où en sont ces deux pays ?

A Islamabad, en dehors des célébrations officielles du 60e anniversaire de la création du pays, toutes les manifestations ont été interdites, par crainte d'un attentat ou d'un débordement.
En effet, le régime du président Pervez Musharraf پرويز مشرف connait une crise extrêmement grave depuis le début de l'année. D'une part, le limogeage du premier magistrat du pays par le chef de l'Etat, le 9 mars dernier, a donné lieu dans toutes les grandes villes du pays à un soulèvement massif de la société civile contre le régime, soulèvement mené par les avocats.

Finalement, en juillet, la Cour suprême a annulé la décision de Musharraf (voir photo) et a rétabli le juge dans ses fonctions. Le président, déjà affaibli par cette vague de protestations, l'a été plus encore après l'assaut donné contre la mosquée Rouge, bastion islamiste situé en plein Islamabad. Ses alliés internationaux, aux premiers rangs desquels figurent les Américains, l'ont accusé d'avoir laissé dégénérer la situation et de ne pas avoir réussi à lutter efficacement contre les terroristes et les islamistes qui trouvent refuge sur le sol pakistanais. La presse locale ne se réjouit donc pas de ce 60e anniversaire et l'ensemble des éditorialistes dressent un bilan plutôt sombre de ces six dernières décennies.

Dans The Nation, le grand quotidien de Lahore, un ancien haut fonctionnaire se souvient de sa fierté de jeune homme le 14 août 1947. Mais, selon lui, "le Pakistan est aujourd'hui l'ombre de ce qu'il a été. Qu'y a-t-il donc à fêter ? […] Pour la quatrième fois de son histoire, le Pakistan connaît un régime militaire et une ambiance de guerre civile. Il possède un système politique sans queue ni tête, hybride et artificiel, un Parlement de pacotille qui n'est pas souverain et un Premier ministre faible et inefficace nommé par un président puissant portant l'uniforme militaire. C'est triste de penser que, pour le Pakistan, ces six décennies gaspillées ont été marquées par un déclin et que le rêve [à l'origine de la création du pays] a tourné au vinaigre."

A Karachi, Dawn partage cet avis et dresse la liste de tous les maux qui affligent le pays, mais il tente de garder un peu d'espoir. Pour le quotidien, "il ne faut pas désespérer ou cesser de compter sur le Pakistan. Une fois que nous aurons clarifié la situation politique – ce qui est possible si les grands partis et l'armée arrivent à un consensus [pour partager le pouvoir] –, nous serons capables de réaliser le rêve de notre père fondateur [Mohammed Ali Jinnah] et de faire du Pakistan une des plus grandes nations du monde."


Côté indien, les choses sont bien différentes. Seize ans après la libéralisation de son économie, le pays connaît un extraordinaire boom et le Premier ministre, Manmohan Singh,( ਮਨਮੋਹਨ ਿਸੰਘ en panjâbî, मनमोहन िसंह en hindî , Lion Charmant en français), (voir photo), vient de finaliser un accord de coopération nucléaire civile avec les Etats-Unis, donnant ainsi à l'Inde le statut de grande puissance. Comme chaque année, les journalistes dressent un bilan et soulignent les avancées réalisées ainsi que les inégalités persistantes. L'exercice est convenu et les articles restent plutôt enjoués. Les photos et les encarts patriotiques s'étalent à la une des principaux quotidiens.

The Hindu, le grand journal indépendant de Madras, reflète bien le ton général. Ainsi peut-on lire dans ses pages que "le succès durable de l'Inde en tant que démocratie parlementaire est un modèle. […] Ses réussites ont dépassé les prédictions les plus optimistes. […] Mais aujourd'hui plus que jamais, il est impossible de fermer les yeux devant les deux Inde : une plus riche que ce qu'on peut imaginer ; une autre luttant contre une pauvreté qui fait mal au cœur." Et le quotidien de conclure que, "si le projet national veut demeurer crédible, il est grand temps que les politiciens tiennent au plus vite les grandes promesses qu'ils ont faites".

Soixante ans après les indépendances du Pakistan et de l'Inde, tous les problèmes sont donc loin d'être réglés. Mais l'ancrage démocratique et le décollage économique de l'Inde contrastent de façon frappante avec la situation de plus en plus préoccupante au Pakistan. Et, selon toute vraisemblance, l'écart n'a pas fini de se creuser.
Ingrid Therwath (Courrier international)




Un soldat pakistanais tué près de la frontière afghane

ISLAMABAD - Un kamikaze a tué un soldat pakistanais et en a blessé deux autres en se faisant exploser devant un poste de sécurité près de la frontière afghane, dans le nord-ouest du pays, a annoncé samedi un porte-parole de l'armée.
Selon l'état-major pakistanais, l'homme aurait précipité sa voiture dans un poste de contrôle à 30km de la ville de Mir Ali, dans le Nord-Waziristan, région soupçonnée d'abriter des taliban et activistes islamistes d'Al Quïda
Neuf soldats et 17 activistes ont trouvé la mort depuis jeudi dans la région du Waziristan dans des attentats à la bombe. En un mois, plus de 200 personnes, essentiellement des policiers et des soldats ont perdu la vie dans le nord-ouest du pays.
Le regain de violence au Waziristan est lié au durcissement de la politique du général Musharraf, destinée à livrer une guerre sans merci aux islamistes du pays, responsables selon lui de troubles à la sécurité et coupables d'alimenter les rangs des combattants d'Afghanistan

samedi 18 août 2007

LÉGISLATIVES AU MAROC • Le choix entre Louis XIV et Allah




Alors que le pouvoir fait saisir les journaux indépendants et traîne leurs directeurs et leurs journalistes devant les tribunaux, les Marocains d’apprêtent à aller voter. En fait, pour la majorité, à ne pas voter. Car beaucoup ne voient pas toujours l’utilité d’élire des députés dans une monarchie absolue.


Autant la présidentielle française avait passionné les Marocains, autant ils se foutent de leurs législatives, prévues le 7 septembre prochain « je n’irai pas voter, et je ne connais pas grand monde qui va se déplacer le jour du scrutin », prévient Ali, tenancier d’un café de Tanger, en vérifiant scrupuleusement derrière lui. « Non parce que nous sommes en degré d’alerte maximale, mais parce que, ici, les élections sont une formalité destinée à pavoiser sur la scène internationale »
Déjà, en 2002, à peine un électeur sur deux était aller voter.


C’est dire si au royaume de Mohammed VI, qu’il convient désormais d’encenser comme le souverain d’un régime rénové, purifié, et libéré, les élections ne servent toujours qu’à répartir les pantoufles parlementaires entre les vieux partis corrompus (USFP, Itisqlal) et les nouveaux admis comme le PJD (Parti de la justice et du développement), islamiste.
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Un seul parti, le palais
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Pour cela, même pas besoin de bourrer les urnes : le jeu politique se limite à une cuisine électorale mitonnée par le grand chef Fouad Ali-El Himma, ministre délégué à l’Intérieur. Soit les partis se mettent d’accord en amont sur la répartition des résultats, en limitant comme en 2002 le nombre de circonscriptions où tel parti peut se présenter, soit il se charge de piloter lui-même les résultats, en redessinant, comme cette année, le découpage électoral…En 2002, 11% des observateurs de Tranparency Maroc ont été témoins d’opérations d’achats de vois, et 24% ont noté l’utilisation de fonds publics au profit de certains candidats. Si bien que, cette année, l’ONG refuse de participer à la supercherie.
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(dessin avec El-Himma et M6)
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En 2007, alléché par l’aide financière européenne – deux cent mille euros pour simuler la transparence ­–, Fouad Ali-El Himma a promis de laisser travailler le collectif de deux cent dix-sept associations censées surveiller le processus électoral. Mais aucun texte réglementant leurs interventions n’est sorti des tuyaux…
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La boucler ou se faire boucler
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Quant à la campagne, elle est simplement inexistante – si ce n’est une vague tentative de persuader les Marocains de s’inscrire sur les listes électorales et de se déplacer le jour J.
Seuls les anciens de Sciences-Po, quelques médias indépendants, comme TelQuel, la fondation Friedrich-Ebert, avec l’écrivain et journaliste Driss Ksikes, tentent de susciter le débat.
Sur le net, puisque « le Net est devenu l’espace le plus libre et le moins surveillé », explique l’agitateur. Sue le site http://www.electionsmaroc.com/ récemment ouvert, les questions posées par les internautes locaux permettent de se faire une idée du degré de démocratisation de la royauté marocaine : « Est-ce que ces élections valent le coup ? » « Est-ce que le vote a un sens dans une monarchie exécutive ? » Une seule réponse à ces interrogations : non.
Le rôle du gouvernement comme du Parlement, simples chambres d’enregistrement, est d’entériner les décisions royales. Mohammed VI demeure le seul instigateur de la politique économique – dictée par les bailleurs de fonds internationaux – et de la politique sociale – limitée, sa priorité étant avant tout de pérenniser son fastueux train de vie. « Entre mon roi et moi existe un lien sacré, ma Bey’a », soutient une jeune fille. « Via ce contrat je désigne le roi comme étant mon seul représentant, législatif, judiciaire et exécutif, et suis contre toute réforme constitutionnel qui vise la limitation de ses pouvoirs »

Résultat : la vie des Marocains n’est pas un conte de fées. Le Maroc est toujours classé 124e sur 177e dans les indices de développement humain, le taux de chômage est si élevé qu’aucune statistique fiable n’est disponible, la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté et 8% des Marocains croupissent dans des bidonvilles (voir photo). Le dénuement culturel est tel – 43% d’analphabètes et seulement 243 bibliothèques, avec pas plus d’un million de livres consultables dans tout le pays – qu’il permet d’entretenir le culte de la royauté.

Quand à ceux qui manifestent trop bruyamment leurs désaccords avec la gestion de droit divin de Mohammed VI, on les envoie vérifier illico si l’herbe est plus verte en taule.
C’est le cas de sept syndicalistes arrêtes le 1er mai dernier pour avoir scandé des slogans antimonarchiques ou de nombreux journalistes. Comme en témoigne le harcèlement récent subi par les directeurs de plusieurs publications indépendantes.Du coup, la quarantaine de partis autorisés à se présenter est forcément d’accord sur l’essentiel : continuer, pour exister, à faire la danse du ventre à Sa Majesté.
Ziri Houri (Charlie Hebdo du 15 août)
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Depuis 2002, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) détient 50 sièges, l’Istiqlal, 48, le PJD 42, le RNI(rassemblement national des indépendants) 41. Le reste des 325 sièges a été distribué aux 20 partis restants
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Mohammed VI est de santé fragile, dit-on...Sauf pour squizzer la presse indépendante.
Depuis le début de l'été, l'Etat marocain fait preuve d'une énergie inépuisable pour rappeler aux journalistes que leur métier n'est pas d'informer.

Le tribunal correctionnel de Casablanca a infligé huit mois de prison ferme à Mustapha Hormat Allah (sur photo à droite), journaliste à l'hebdomadaire Al Watan Al An, pour publication de « documents confidentiels » concernant la lutte antiterroriste.
Le directeur de ce journal, Abderrahim Ariri (sur photo à gauche) a écopé de six mois avec sursis.Le premier comparaissait détenu alors que le second était en liberté provisoire. Les deux journalistes devront en outre verser chacun une amende de 1000 dirhams (90 euros). « Ce verdict nous choque. Nous étions venus pour entendre un verdict qui nous acquitte et nous avons entendu un verdict qui ne nous a pas rendu justice », a déclaré aux journalistes M. Ariri. « Nous allons nous réunir avec nos avocats et les ONG qui ont pris notre défense pour définir la suite à donner à cette décision de justice », a-t-il ajouté.
C'est la première fois depuis quatre ans qu'un journaliste est condamné à la prison ferme au Maroc.
En juin 2003, la cour d'appel de Rabat avait infligé trois ans de prison au journaliste L'mrabet, directeur de deux hebdomadaires pour « outrage au roi ».

Ahmed Benchemsi (voir photo), le jeune directeur (33 ans) de deux magazines réputés, Tel Quel (20 000 exemplaires en moyenne, francophone) et Nichane (20 000 exemplaires, arabophone), risque d'en faire les frais, comme, avant lui, l'équipe du Journal Hebdomadaire.
Benchemsi comparaîtra en justice le 24 août. Ce journaliste à la plume brillante et irrévérencieuse a été inculpé, le 6 aôut, de "manquement de respect dû à la personne du roi" Il risque jusqu'à cinq années de prison.
TelQuel, saisi la semaine dernière a reparu samedi sans son éditorial. Au centre d'une page blanche, à la place de l'éditorial, la rédaction affirme que « pour ne pas polémiquer », elle a choisi de retirer l'éditorial et le bilan des huit années de règne de Mohammed VI.
Le reste du numéro a été conservé sans changement, ajoute la rédaction.

vendredi 17 août 2007

AFRIQUE • Ces fils de présidents qui s'apprêtent à diriger

La démocratie suppose d'accéder à la tête de l'Etat grâce à une élection. Un principe que nombre de dirigeants africains foulent aux pieds, se comportant comme des monarques. Le quotidien ivoirien Nord-Sud présente quelques futurs héritiers.

L'exemple togolais, pays où Gnassingbé Eyadéma, après trente-huit ans de règne, a passé la main à son fils (voir photo) pourrait en inspirer bien d'autres. Beaucoup d'observateurs soupçonnent des chefs d'Etats africains de vouloir emprunter cette voie.

Il se dit ainsi que le président égyptien Hosni Moubarak, au pouvoir depuis vingt-six ans, prépare son fils Gamal à lui succéder। En Libye, Mouammar Kadhafi, en poste depuis trente-huit ans, prend des dispositions pour que son fils lui succède. On prête les mêmes intentions à Abdoulaye Wade, qui verrait bien son fils Karim diriger le Sénégal après lui. Parfois les choses ne se passent pas toujours comme on l'avait prévu. Au Tchad, l'assassinat du fils d'Idriss Déby entraîne une redistribution des cartes.

Photo du Marché de Kpalimé (Togo)

Au Togo, Gnassingbé Eyadéma a préparé, par petites touches successives, son fils Faure Gnassingbé à prendre les rênes du pays. Si bien que, le 5 février 2005, après le décès d'Eyadéma père, le fils a aussitôt été désigné président par l'armée. Ce choix controversé a été avalisé par la majorité des députés togolais grâce à une révision express de la Constitution. Aujourd'hui, le successeur de Gnassingbé Eyadéma a réussi à se donner un vernis de légitimité après une élection en avril 2005, avec 60 % des suffrages exprimés. Celui qui a hérité du pouvoir à Lomé [capitale du Togo] est le seul enfant du
général Eyadéma a être entré en politique, à l'instigation de son père qui refusait que ses autres enfants descendent dans l'arène publique. Faure, avant de devenir président, exerçait les fonctions de ministre des Mines, de l'Equipement et des Télécommunications. Il était surtout le conseiller financier de son père pour les phosphates, la téléphonie et la prospection pétrolière. Il suivait les intérêts de la famille au sein de plusieurs entreprises "privatisées" installées dans la zone franche de Lomé (dirigée par son frère Kpatcha Gnassingbé).


En Libye, Seif Al-Islam (voir photo) semble bien placé pour succéder à son père. Propulsé sur la scène internationale par son rôle, entre autres, dans l'indemnisation des familles des victimes des attentats de Lockerbie et du DC 10 d'UTA et, aujourd'hui, la libération des infirmières bulgares, ce célibataire de 32 ans aux allures de play-boy serait en piste pour la course au pouvoir. L'architecte et peintre Seif Al-Islam, pour succéder à son père, dispose d'une machine de guerre : la Fondation Kadhafi. A la tête de cette organisation non gouvernementale, il est en fait le ministre officieux des Affaires étrangères libyennes.


Avant sa mort, Brahim Déby (assassiné le 2 juillet 2007 à Courbevoie, en France), fils du président tchadien Idriss Déby, avait occupé différentes fonctions au sein du pouvoir tchadien. Son père le destinait à sa succession. Diplômé en management d'une université de Montréal, au Canada, il avait été nommé secrétaire particulier du chef de l'Etat. Brahim était même surnommé "le petit président". Mais, à N'Djamena [capitale du Tchad], il avait la réputation d'être un homme violent et imprévisible, capable de gifler des ministres en public.


Au Sénégal, le président Abdoulaye Wade souhaiterait voir son fils reprendre sa place. Il en aurait fait la confidence au président français Nicolas Sarkozy. Expliquant au successeur de Jacques Chirac le bien-fondé de son choix, le chef de l'Etat sénégalais confie que c'est sur la suggestion d'un de ses amis français qu'il a décidé de mettre son fils à l'épreuve.


En Egypte, Gamal Moubarak (voir photo) se prépare. Il est déjà à la tête de la commission politique du parti de la majorité (en septembre il devrait, sauf imprévu, être promu secrétaire général du parti par le Raïs depuis son lit dans un hôpital allemand). Gamal Moubarak a réussi à placer un nombre important de ses hommes à la tête de ministères de souveraineté dans le nouveau gouvernement. Avec ces exemples sur le continent africain, qui ne sont pas exhaustifs, on voit aisément où mène une longévité exceptionnelle au pouvoir. Au fil du temps, bien des gens finissent par penser qu'il est inscrit dans leurs gènes de diriger les autres. Cela pourrait donner des idées à certains.

Bakayoko Youssouf

jeudi 16 août 2007

Le Cameroun face à ses résultats éléctoraux

Analyse des résultats par Clotaire Tegang Ledoux (Douala)


Siège de la Cour suprême,vendredi 10 août 2007, 11h.

La sonnerie annonçant l’entrée des membres de cette institution judiciaire qui siégera une fois de plus comme Conseil constitutionnel retentit. Le collège de hauts magistrats avec à leur tête Alexis Dipanda Mouelle, premier président de la Cour fait son entrée.
La cérémonie de proclamation officielle des résultats des élections législatives du 22 juillet dernier, commence comme prévue.


Une salle de la cour suprême dans laquelle ont pris place la plupart des corps constitués nationaux, avec à leur tête Ephraïm Inoni, le chef du Gouvernement.
La haute juridiction a ainsi révélé la vérité des urnes telle qu’elle s'est exprimée dans 80 des 85 circonscriptions électorales que compte le Cameroun. Dans cinq circonscriptions les élections sont à recommencer. Il s'agit du Haut-Nkam, du Mayo Tsanaga-Nord, du Moungo-Sud, du Nyong-et-Kellé et du Wouri-Est.
Devant la nation ici représentée, Alexis Dipanda Mouelle lit les noms des hommes et femmes qui siégeront au « Palais des Verres » durant les cinq prochaines années.

Cinq partis politiques seront représentés au parlement :
- le RDPC(rassemblement démocratique du peuple camerounais ) : 140 sièges
- Le SDF(social democratic front ) : 14 sièges
- le UNDP (Union nationale pour la démocratie et progrès) : 4 sièges
- le UDC (Union Democratique camerounaise) : 4 sièges
- le MP (mouvement progressiste ), nouveau mouvement politique : 1 siège
En attendant la reprise de élections dans les 5 circonscriptions en question, où 17 sièges restent à pourvoir, le conseil constitutionnel aura joué un rôle plutôt rassurant qui augure favorablement du futur processus démocratique dans lequel le Cameroun est irréversiblement engagé.
Ces résultats électoraux sont un formidable défi pour le gouvernement et le parti au pouvoir (RDPC). Il leur sera en effet difficilement pardonné, avec un tel plébiscite, d'échouer sur les deux chantiers majeurs du quinquennat, à savoir : asseoir la prospérité, et, parfaire la démocratie.

Cette victoire du RDPC, même si elle est entachée de beaucoup d'irrégularités et de nombreux dysfonctionnements (voir article du 28 juillet sur ce blog) est tout de même écrasante.
Une victoire qui donne a réfléchir, tant du coté du parti du pouvoir que des partis de l’opposition.


Clotaire Tegang Ledoux



Message à la nation - Paul Biya danse le tango


Analyse de Thierry Ndong, jeudi 16 Août 2007
Journal Le Messager (Douala)


Le président de la République - président national du Rdpc - est embarrassé par la victoire écrasante de son parti. Il annonce un gouvernement de large ouverture. Quelle sincérité prêtée à cette option ?

Paul Biya qui rit, Paul Biya qui pleure. Paul Biya qui avance, Paul Biya qui recule. Voilà l'un des enseignements de son adresse à la nation mardi dernier.

Le président de la République du Cameroun, grand vainqueur des élections (municipales et législatives) du 22 juillet 2007, a plutôt le triomphe modeste dans son dernier message à la nation. Mieux, il recule sur certains points fondateurs de son discours du 6 juillet 2007.

Ce jour-là en effet, Paul Biya invitait les électeurs à donner " à notre pays des majorités de progrès grâce auxquelles nous pourrons poursuivre notre combat contre la pauvreté et accéder à la modernité ".

Avant-hier, Paul Biya s'est montré implicitement embarrassé par la victoire écrasante de son parti : " ainsi que j'en avais exprimé l'espoir à la veille des élections, des majorités claires sont sorties des urnes, que ce soit à l'Assemblée nationale ou dans les conseils municipaux. Je veux y voir la volonté des Camerounais de donner au gouvernement les moyens de mener une politique vigoureuse de progrès économique et social et à la plupart des conseils municipaux la possibilité de gérer les affaires locales en dehors des querelles partisanes. "
Main tendue

Autant le président de la République met un bémol à la gagne de son parti, autant il tend la main aux perdants des élections : " Je souhaite à ce propos faire savoir aux partis qui n'ont pas obtenu les résultats escomptés qu'ils ne doivent pas pour autant se sentir exclus de la vie politique nationale. Ils y ont évidemment leur place et leur contribution peut être des plus utiles. J'ai toujours pensé - et je l'ai montré - que l'intérêt supérieur de notre pays exigeait le plus large rassemblement possible de tous ceux qui sont déterminés à mettre leur énergie et leur talent au service de notre combat contre le sous-développement et la pauvreté. "

L'idée d'un gouvernement de large ouverture prend ainsi corps. Augustin Frédéric Kodock, Dakolé Daïssala, Bello Bouba Maïgari peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les autres peuvent espérer une place à la " mangeoire nationale ".


Paul Biya est sans ambiguïté sur la question : " L'idée que je me fais de la démocratie est de faire converger des forces venues d'horizons différents, mais qui s'accordent sur l'essentiel, c'est-à-dire sur la primauté de l'intérêt national. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays comme le Cameroun où l'identité se conjugue avec la diversité. "

Quelle sincérité ?

Les propos rassembleurs du président national du Rdpc ne sauraient être pris pour argent comptant. Après sa réélection, le 11 octobre 2004, Paul Biya avait dit aux Camerounais : " par votre voix, vous avez manifesté votre confiance en l'avenir. Cet avenir, nous allons, dans la paix et la stabilité, continuer à le construire ensemble. Car, pour réaliser les "grandes ambitions" que je nourris pour notre pays, j'ai besoin non seulement de votre soutien moral, mais aussi de votre engagement personnel. "

La suite est connue : le gouvernement du 08 décembre 2004 est certes marqué par une inflation de postes ministériels, mais le Rdpc concentre à lui seul la "majorité écrasante" des portefeuilles. Il "mange" pratiquement seul.
Il "mange" gloutonnement, laissant des miettes au Mdr, à l'Undp et l'Upc K.

Qu'en sera-t-il dans les prochains jours ? Quelle tendance de l'Upc sera appelée au gouvernement ? Paul Biya va-t-il vraiment ouvrir le gouvernement ? Va-t-il refaire le coup des années précédentes ? Qui vivra verra.

mercredi 15 août 2007

L'été est pourri aussi pour les expulsés

La semaine prochaine, le 23 août, cela fera onze ans que des sans-papiers étaient brutalement évacués de l'église Saint-Bernard à Paris. Une opération bien fimée qui provoqua d'immenses manifestations de soutiens.
Brice Hortefeux aurait dû s'en souvenir, l'été n'est pas toujours propice aux expulsions tranquilles.
Protestations, bavures, c'est la routine et le ministre patauge. Ici il régularise, là il arrête, enchaînant ordres et contrordres.
Ce ne sera pas commode d'arriver aux 125 000 interpellations de sans-papiers ou au 25 000 reconduites à la frontière qu'il veut obtenir en 2007. (Le Canard enchaîné du 15 août)



Des associations de défense des étrangers appellent le gouvernement, vendredi 10 août, à revoir sa politique d'immigration après le drame d'Amiens, où un enfant de 12 ans s'est grièvement blessé jeudi en tentant de fuir la police. Le président Nicolas Sarkozy a souhaité que toute la lumière soit faite sur la chute de cet enfant russe sans papiers.
Plusieurs enquêtes, interne ou judiciaire, ont été ordonnées.

Une "réaction de peur"
Des membres du gouvernement ont évoqué d'emblée une chute accidentelle, mais la Ligue des droits de l'Homme estime que l'enfant a eu une "réaction de peur" dans le contexte actuel de la lutte contre l'immigration illégale."La politique menée par l'actuel, comme par le précédent, gouvernement ne cesse de provoquer des drames humains sans pour autant résoudre ce contre quoi elle prétend lutter", déclare-t-elle dans un communiqué.
"Au-delà de toute démarche politique, nos gouvernements semblent avoir oublié jusqu'aux principes éthiques les plus élémentaires", ajoute-t-elle."Le gouvernement d'aujourd'hui considère que les étrangers portent atteinte à la fameuse identité nationale", a déclaré la Ligue des Droits de l'Homme . "Nous sommes dans une situation de xénophobie d'Etat".

Objectifs chiffrés
L'association France terre d'asile rappelle que le gouvernement a annoncé un objectif de 125.000 interpellations et 25.000 expulsions d'étrangers en situation irrégulière par an."Nous savions tous qu'une telle politique de traque systématique ne pouvait qu'entraîner des drames. Celui d'Amiens où le jeune Ivan est entre la vie et la mort (...) n'est hélas pas le premier", avance-t-elle. "Il ne sera pas le dernier si une telle politique se poursuit."

"Quel est donc le crime si odieux ?"
Le Parti communiste souligne pour sa part, comme le Réseau éducation sans frontières (RESF), que "durant la période estivale, plutôt que de faire une trêve, les expulsions se multiplient aux quatre coins de la France.""Quel est donc le crime si odieux qui conduit un enfant, par peur, à fuir au péril de sa vie, à la seule évocation de l'arrivée de la police ?", demande-t-il dans un communiqué.
Le PCF critique également le "cynisme" de Nicolas Sarkozy qui déclare être "tenu informé très régulièrement" de l'état de l'enfant blessé."Plutôt que de faire de la communication sur la vie d'un enfant, le chef de l'Etat serait bien inspiré de retrouver la lucidité et l'humanité indispensable à tout homme d'Etat", estime-t-il.

Marche silencieuse
L'enfant présente un traumatisme crânien et des lésions cérébrales, et son pronostic vital est "engagé", a déclaré jeudi le procureur d'Amiens, Patrick Beau.
La chute a eu lieu vers 8h30, alors que la police intervenait dans le cadre d'une réquisition du procureur de la République de la ville. Selon Patrick Beau, l'enfant tentait de descendre derrière son père le long des balcons de l'immeuble pour échapper à la police venue demander à la famille de répondre à une "convocation pour audition".
Une marche silencieuse a eu lieu vendredi à Amiens en l'honneur de l'enfant. Le cortège de 200 personnes était précédé par les parents d'Ivan.

mardi 14 août 2007

Géopolitique de la nostalgie


En matière de politique africaine, l’homme de la rupture disparaît sous le poids des traditions.

Florence Brisset-Foucault, doctorante, Paris-I-Sorbonne,
Marie-Emmanuelle Pommerolle, maître de conférences, université Antilles-Guyane
Etienne Smith, doctorant, Sciences-Po, Paris.,
Emmanuel Viret, doctorant, Sciences-Po, Paris.


On saura gré à Henri Guaino, qui écrit les discours de Nicolas Sarkozy, d’avoir au moins rouvert ses classiques. Mais les références à Césaire ou à Senghor qui émaillent le discours prononcé le 26 juillet à Dakar révèlent, à l’inverse de la rupture annoncée, une conception du continent conforme à une certaine tradition.
Imaginerait-on le président français fraîchement élu se rendre en Inde, en Chine, ou aux Etats-Unis, pour en juger l’histoire et les fautes ? Faisant sien un discours arrogant, proposant à la place d’une vision des rapports futurs de la France et de l’Afrique (lesquels auraient bien besoin d’être mis à plat) les poncifs d’une inauguration d’exposition coloniale, Nicolas Sarkozy a commis un premier faux pas. L’état déplorable de l’image de la France en son ancien «pré carré» appelait sans doute autre chose. Injonctions, hyperboles, le ton général du discours est celui d’une condescendante familiarité.
«l'homme africain» l’origine des malheurs du continent.
Si le «défi de l’Afrique, c’est d’apprendre», le président Sarkozy peut déployer sa leçon. Nullement étouffé par les paradoxes, il décrit la faute des colonisateurs : «Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire» ; mais s’autorise à dire à la jeunesse africaine ce qu’elle doit penser, croire et faire.
Aussi commence-t-il par la rassurer, en enfonçant plus qu’à son tour des portes déjà ouvertes : «[…] L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen.» Mais effrayé lui-même d’une telle audace, le président français situe en ce même «homme africain» l’origine des malheurs du continent. L’Afrique serait figée dans la répétition du même, sans histoire, incapable d’universalisme, réticente au métissage et imperméable au reste du monde. Il lui fallait, comme par nécessité, quelque chose pour combler son «manque», forcer son ouverture au monde, la faire devenir adulte.
Salutaire colonisation
Le continent n’aurait été qu’un ventre vide avant la salutaire colonisation, mal nécessaire, dont Sarkozy nous dit les «fautes» pour ensuite décréter à lui seul ce qu’il faut en retenir et en oublier. Faut-il donc théoriser l’ingérence mémorielle ? Est-ce à l’ancienne puissance coloniale de choisir le signe (positif, on l’aura compris) du bilan ? Et, plus grave, le Président ne sait-il pas que le continent n’a jamais été coupé du monde, qu’il n’a pas attendu la colonisation pour se mondialiser ? Attribuer à «l’essence» de l’Afrique son supposé désengagement, c’est occulter une interrogation nécessaire sur les conditions politiques et économiques de son insertion, ambivalente, dans l’espace mondial.
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photo de migrants africains errant dans le désert du Sahara
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Enfin, Nicolas Sarkozy semble oublier quarante ans de politique africaine de la France. A moins que celle-ci aille de soi et qu’il en assume pleinement aujourd’hui le testament et l’héritage : une vision périmée et douteuse du continent, puisée dans les fantasmes d’une certaine négritude et doublée d’une géopolitique de la nostalgie. Si l’on doit chercher un éternel retour, c’est bien dans les conceptions d’une pensée française officielle sur l’Afrique.
A perpétuer ainsi son autisme, celle-ci se rend inaudible pour la jeunesse africaine et appelle une question : à quoi tient cette incapacité chronique d’une partie de l’élite française à entretenir des relations libérées du complexe colonial avec le continent, à rompre avec une tradition intellectuelle discréditée et une tradition politique françafricaine, qui s’est longtemps adossée à la première ?
Redéfinir la vraie rupture
En n’évoquant jamais les piliers de la présence française en Afrique (interventions militaires, coopération, centres culturels), en n’en tirant aucun bilan, Nicolas Sarkozy laisse croire par omission que ces domaines relèvent d’une stricte compétence technique, alors qu’ils sont l’objet de choix politiques, et que leurs procédures d’engagement se décident au sommet de l’Etat, dans une totale opacité. La vraie rupture eût été de s’interroger publiquement sur l’engagement des troupes françaises au Tchad et en Centrafrique, de se demander ce que recouvre le développement plutôt que de l’abandonner aux ingénieurs agronomes, et ce que peut signifier le rayonnement culturel de la France dans des pays où ses ambassades évoquent à peine plus que le refus d’un visa et la musique militaire.
Une nécessité à changer de pratiques, de discours et de nègre
Plutôt que l’injonction à l’autosuffisance alimentaire, et au développement des cultures vivrières (mais c’est gentil d’y avoir pensé), on aurait souhaité savoir quelles sont les conceptions du nouvel exécutif au sujet de l’aide au développement, de ses effets indirects, et du soutien aux contre-pouvoirs.
Mais la «dépendance au sentier» comme disent les sociologues, n’est pas à chercher où l’on croit : après Dakar, la tournée du président français n’a visité que le Gabonais Omar Bongo, au pouvoir depuis quarante ans, doyen des autocrates du champ francophone, en remerciement de ses riches conseils prodigués pendant la campagne présidentielle française.
Au vu de cette première expérience catastrophique, on ne peut qu’espérer que le président de la République change de pratiques, de discours et de nègre.

lundi 13 août 2007

“L'Afrique de Nicolas Sarkozy” : Achille Mbembe persiste et signe

Il y a quelques jours, et en réponse au discours controversé prononcé par Nicolas Sarkozy, chef d’Etat français à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), nous publiions un texte d’Achille Mbembe, “ L’Afrique de Nicolas Sarkozy ”.
Ce texte a été très largement diffusé en Afrique francophone et en Europe. Repris par plusieurs organes de presse et dans les médias alternatifs, il a suscité de vigoureux débats sur plusieurs sites internet. Il a également donné lieu à de nombreuses réactions et nouvelles interrogations qui obligent son auteur à préciser sa pensée – ce qu’il a aimablement accepté de faire dans la note qui suit.

L’on veut savoir pourquoi, à mes yeux, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar est odieux, indécent, et à la limite du vraisemblable.

Le discours de Nicolas Sarkozy est répugnant pour quatre raisons

Il y a d’abord la volonté, plusieurs fois suggérée par Nicolas Sarkozy lors de la récente campagne électorale, d’instrumentaliser l’histoire de France ou en tout cas de rallier les Français à une vision factice et agressive du signifiant national. Pour le néo-conservatisme français, la manipulation de l’histoire nationale passe par trois voies : la récupération de certaines figures emblématiques de la gauche (Jaurès, Blum, Moquet), le procès intenté à la culture et à la pensée dite de “ Mai 68 ”, et pour ce qui nous concerne directement, la réhabilitation du colonialisme (qui va de pair avec la persécution des étrangers dans l’Hexagone).

Indulgence pour les larrons
Ce dernier est désormais présenté non comme le crime qu’il fut du début (guerres de conquête) jusqu’à la fin (les luttes pour l’indépendance et la décolonisation), mais comme une simple “ faute ” qu’il faudrait passer par pertes et profits. Pis, la nouvelle légende veut que la colonisation ait été une entreprise bénévole et humanitaire.
Prostrés dans la haine de soi et de la France, voire dans l’ingratitude, les ex-colonisés, nous dit-on, seraient malheureusement incapables d’en apprécier en dernière instance les bienfaits puisque, abandonnés à eux-mêmes, ils n’auraient jamais trouvé la voie du progrès et de la liberté.
À ce projet révisionniste s’ajoute, au nom du refus de la repentance, la disqualification de tout regard critique sur le système colonial et le déni de toute responsabilité quant aux horribles crimes et atrocités de l’époque. Je conviens que le contenu de l’histoire (y compris l’histoire de la colonisation) ne saurait se résumer aux massacres. Ceci dit, l’on ne peut pas faire comme si la conscience de soi était une chose, et la conscience de l’injustice ou du dommage causé à autrui une autre que l’on peut aisément séparer de notre conscience d’homme.
On l’a vu lors de la campagne électorale en France et, plus récemment encore à Dakar. Chaque fois, le procédé est le même. On commence par dénoncer et par stigmatiser ceux et celles qui “ rougissent de l’histoire de la France ” ou la “ noircissent ” - les “ adeptes de la repentance ”. Puis, au nom de la fierté nationale, de l’amour pour la patrie, de la sincérité et de la bonne foi, on enchaîne par une exaltation en bonne et due forme des colons. On veut nous faire croire que d’aussi humbles serviteurs de la mission civilisatrice n’auraient gagné leur vie qu’en toute honnêteté. Colonisant en toute innocence, ils n’auraient jamais exploité personne.

Au demeurant, ils n’avaient pour dessein que de “ donner l’amour ” à des peuplades asservies par des siècles d’obscurantisme et de superstitions. Injustice de l’histoire, ils n’ont, en fin de compte, récolté que la haine et le mépris de ceux au salut desquels ils sacrifièrent pourtant tout. Pour Nicolas Sarkozy et les siens, les pertes subies par les colons français pèsent plus lourds à la bourse de la mémoire que les ravages et les destructions subis par ceux qui, au prix de mille privations, d’incessantes humiliations et, parfois, de leurs vies, mirent un terme à cette nuit de la souffrance humaine que fut la colonisation.
Car, dans la théologie politique des néo-conservateurs français, l’indulgence pour les larrons doit toujours l’emporter sur la pitié pour les crucifiés.
Amitiés perfides
La deuxième raison de ma stupéfaction est l’insolence, et surtout l’arrogance et la brutalité qu’autorise une telle volonté de méconnaissance. Pour noyer la vérité et jeter la poudre aux yeux de ceux qui sont distraits, l’on recourt au “ raisonnement par les bons sentiments ” dont Françoise Vergès (Abolir l’esclavage. Les ambiguités d’une politique humanitaire) a démontré, il n’y a pas longtemps, la perversité. En effet, ce discours incohérent (la faute oui, la repentance non) et vermoulu, mais à la nuque raide - telle est bien la marque déposée du nouveau conservatisme français.
Il se trouve que chez Nicolas Sarkozy en particulier, ce conservatisme prend de plus en plus des allures truculentes, à la manière du trop bandant de nos satrapes tropicaux, comme en témoigne d’ailleurs son penchant pour le maniement de l’invective sous les oripeaux de l’exhortation, le tout assaisonné d’imprécations et de déclarations à l’emporte-pièce – le pur épuisement qui naît d’un vide fondamental.
Car, ce que notre négrophile donneur de leçons cherche à camoufler derrière les formules convenues telles que la sincérité ou encore la vérité, c’est avant tout une insoutenable dose de mauvaise foi que l’on veut faire passer pour de la générosité et de la franchise. L’amitié dont il se réclame à tue-tête ne porte pas seulement au flanc la blessure d’une flèche perfide. Et le nouveau chef de l’État ne cherche pas seulement à manipuler l’histoire de France. Il veut aussi falsifier la nôtre et les significations humaines dont cette dernière est porteuse. Ce faisant, et par on ne sait quel pouvoir, il s’autorise de parler de l’Afrique et des Africains à la manière du maître qui a pris la mauvaise habitude de maltraiter son esclave et d’avilir sa chose, et qui ne parvient pas à se déprendre d’attitudes héritées d’un sinistre passé dont nous ne voulons plus.

Colo-nostalgie

Puis il y a la fourberie. L’on prétend s’adresser à l’élite africaine. En réalité, l’on ne cesse de faire des clins d’œil à la frange la plus obscurantiste de l’électorat français - l’extrême-droite, les colo-nostalgiques, tous ceux-là qui, rongés par la mélancolie postcoloniale, pensent que quatre ou cinq millions d’immigrés et de citoyens français d’origine noire et arabe dans un pays de plus de cinquante-cinq millions d’âmes menacent l’identité française.
Plus grave encore, ce n’est pas comme si le président Sarkozy était dans l’attente d’une réponse de notre part. Car il y a plus de vingt ans déjà que Jean-Marc Éla (L’Afrique des villages) a écrit le plus beau livre sur l’inventivité des paysans africains. Auparavant, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Joseph Ki-Zerbo, Abdoulaye Bathily, Bethuel Ogot, Ade Ajayi, Adu Boahen, Joseph Inikori, Toyin Falola, Kwame Arhin et des dizaines d’autres avaient mis en place les fondations d’une historiographie africaine solide et documentée. Celle-ci établit, entre autres comment, de tous temps, l’Afrique a fait partie du monde, y a joué activement son rôle et a contribué ce faisant au développement des techniques, du commerce et de la vie de l’esprit.Aux yeux de notre nouvel ami, tout cela ne compte guère. Et pour cause. Il ne s’adresse pas à nous comme dans un rapport de face-à-face où nous compterions comme interlocuteurs.
En fait, il ne regarde ni ne voit notre visage. Chez lui, “ l’homme noir ” est un être abstrait, doté d’une “ âme ” certes, mais sans visage, puisque plongé dans les ténèbres de l’innommé. Quand il prétend dialoguer avec nous, ce n’est pas dans le cadre d’un rapport moral d’égalité et, par conséquent, de justice. C’est dans le registre de la volonté de puissance - un je-ne-sais-quoi de narcissique et d’autant plus triomphaliste qu’il est marqué du sceau de l’ignorance volontaire et assumée.
L’insolence de l’ignorance
La troisième raison de mon incrédulité est la vision éculée que le nouveau chef d’état français a choisie, désormais, de véhiculer de l’Afrique et des Africains. Comme je l’indiquais dans un texte précédent, cette vision se situe en droite ligne de la dogmatique raciste du XIXe siècle. Le président puise à pleines mains dans cette fange, sans la moindre distance ni ironie. Il répète des pages entières des élucubrations de Hegel, Lévy-Bruhl, Leo Frobenius, Placide Tempels et autres inventeurs de “ l’âme africaine ”, construisant au passage sa “ vérité ” avec les copeaux de l’ethnophilosophie d’hier, comme d’autres avant lui s’investissaient dans l’ethnozoologie, dans l’espoir de mettre à nu “ l’essence foncièrement animale du nègre ”. Mais sait-il seulement que l’étroitesse d’esprit caractéristique du racisme colonial – ce terrorisme avant la lettre – a fait l’objet d’une critique soutenue par les intellectuels africains eux-mêmes depuis la deuxième moitié du XIXe siècle ? Sait-il seulement que respecter l’ami, c’est aussi se référer honnêtement à ses opinions ? Or, il existe bien une longue tradition de critique interne des sociétés et des cultures africaines qui aurait pu aider notre théoricien à développer un argument un tant soit peu vraisemblable. Encore aurait-il fallu qu’il commence par enlever la poutre logée dans ses yeux avant de se préoccuper de celle qui encombre l’oeil du voisin. De ce point de vue, des roitelets nègres ont en effet pris part à la Traite des esclaves, comme aujourd’hui le cartel des satrapes – dont la plupart bénéficient du soutien actif de la France - qui participent à la destruction de leurs propres peuples. Mais que dire donc de la collaboration française sous l’occupation nazie ? Que dire du régime de Vichy dont la chute eût été impossible sans la contribution décisive des gens d’origine africaine (comme le montre l’historien Siba Grovogui, Beyond Eurocentrism and Anarchy. Memories of International Order and Institutions), mais dont on copie et reproduit aujourd’hui les méthodes de classification et de discrimination des personnes par le biais du ministère de l’identité et de l’immigration ? Comment se fait-il que celui qui, en France, promeut un type de relation entre l’identitaire et l’État si proche de l’idéologie de Vichy et qui ne résiste pas à la tentation de mobilisation de formes de xénophobie anti-arabe et africaine soit le même qui vienne nous administrer des leçons d’universalisme dans l’enceinte d’une université dédiée à un authentique patriote africain ?Pour être logique avec soi-même, pourquoi ne va-t-on pas dire aux Israéliens que, quant au fond, les soutiers du nazisme n’étaient, comme nos colons d’hier, que de pauvres innocents, des gens honnêtes qui ne voulaient que le bien des Juifs ? Pourquoi ne va-t-on pas dire à Nelson Mandela que, quant au fond, les tortionnaires et bénéficiaires du dernier État raciste au monde – l’État d’apartheid en Afrique du Sud – ne voulaient que son bien ?On le voit bien, ce petit jeu du révisionnisme est moralement répugnant. Et Césaire l’avait bien compris, qui dans son Discours sur le colonialisme, dénonçait déjà, en 1952, “ les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ”.

Une tradition critique
Dans la pensée africaine de langue française, Frantz Fanon (Peau noire, masque blanc) est sans doute celui qui a fait la déconstruction la plus convaincante de la sottise raciste tout en proposant les linéaments d’une humanité fraternelle.De W.E.B. Dubois à C.L.R. James en passant par Martin Luther King et Nelson Mandela, de Stuart Hall à Paul Gilroy, Fabien Éboussi Boulaga et tous les autres, le meilleur de la pensée noire a toujours été rendu sous la forme du rêve d’un nouvel humanisme, d’une renaissance du monde par-delà la race, d’une polis universelle où est reconnu à tous le droit d’hériter du monde dans son ensemble. L’Afrique dont ils se réclament – ce mot et ce nom – est une multiplicité vivante qui, à l’instar du mot “ Juif ”, est lié, dès les origines, au futur de l’universel.Au cœur de cette pensée, les questions de mémoire sont d’abord des questions de responsabilité devant soi et devant un héritage. Dans cette pensée, on ne devient vraiment “ homme ” que dans la mesure où l’on est capable de répondre de ce dont on n’est pas l’auteur direct, de celui ou de celle avec qui on n’a, apparemment, rien en partage – l’assignation à la responsabilité. C’est à cause de cette assignation principielle à la responsabilité que notre tradition critique s’oppose fondamentalement à l’antihumanisme et la politique du nihilisme qui caractérise le néo-conservatisme à la française.Nicolas Sarkozy se prévaut de Senghor pour accréditer des thèses irrecevables parce qu’historiquement fausses et moralement corrompues, marquées comme elles le sont par le pesant d’antihumanisme qui, toujours, loge au fond de toute idéologie raciste.D’abord, il fait semblant d’oublier qu’au moment où Césaire, Senghor et les autres lancent le mouvement de la négritude, l’humanité des Noirs est contestée. Les Noirs, à l’époque, ne constituent pas seulement une race opprimée. Comme les Juifs, il n’y a, alors, pratiquement pas un seul endroit au monde où ils jouissent de paix, de repos et de dignité. La lutte, à l’époque, est littéralement une lutte pour l’affirmation du droit à l’existence. Cette dimension insurrectionnelle de la critique culturelle, on ne la retrouve pas seulement chez les penseurs africains. Elle est également présente chez les penseurs afro-américains et de la diaspora, descendants d’esclaves et survivants des temps de la captivité dans les plantations du Nouveau Monde. La gommer aujourd’hui pour ne retenir que la poétique du royaume de l’enfance, du merveilleux et des forêts qui chantent relève de la falsification.D’autre part, il est vrai que quand on se bat pour affirmer son droit d’exister, on a tendance à recourir à des figures de style fixes et binaires, à des raccourcis peut-être mobilisateurs, mais sans doute un peu courts sur la longue durée.
Senghor en particulier ne s’en priva guère qui, s’inscrivant dans la continuité des vocabulaires les plus racistes de son époque, déclara que l’émotion est nègre comme la raison est hellène. Encore ouvre-t-il la voie à un dépassement de la race et à la possibilité d’une réconciliation des mondes, comme on peut le lire dans ses Chants d’ombre.Sarkozy oublie par ailleurs qu’aux yeux de nombreux intellectuels africains, le même Senghor est demeuré une figure polémique. Poète chanté et reconnu, l’essentiel de sa réflexion philosophique a été largement réfuté. Comme l’ont bien montré la génération de Marcien Towa (Léopold Sédar Senghor : négritude ou servitude ?) et de Stanislas Adotevi (Négritude et négrologues), ce dernier ne concevait pas seulement la culture comme quelque chose de biologique et d’inné. Pour bien des penseurs africains anglophones, Senghor se contenta, tout au long de sa carrière, de faire la politique de la France en Afrique. Ils estiment, à tort ou à raison, qu’au panthéon des héros africains, c’est ce qui le distingue de Kwame Nkrumah (Africa Must Unite), Amilcar Cabral (Unity and Struggle), Cheikh Anta Diop (Nations nègres et culture) ou encore Nelson Mandela (Long Walk to Freedom).Plus près de nous, la pensée contemporaine d’origine africaine n’a cessé de démontrer que s’il existe bel et bien une existence locale, des catégories vides de sens telles que “ l’âme africaine ” ne sauraient en rendre compte. Paul Gilroy (The Black Atlantic), Édouard Glissant (Poétique de la relation), Maryse Condé, Françoise Vergès, Raphael Confiant et bien d’autres ont largement fait valoir qu’il n’y a pas d’identité fixe. Pour l’ensemble du nouveau roman africain de langue française, d’Alain Mabanckou à Efoui Kossi en passant par Abdurahman Waberi, Ken Bugul, Véronique Tadjo, Samy Tchak, Patrice Nganang et les autres, les identités ne peuvent être que des identités de relation et non de racines. Le cinéma africain, de Sembène Ousmane à Basseck ba Kobhio, tout comme la musique africaine n’ont cessé de montrer que l’identité fixe est source de mort culturelle ; ou encore que le présent et le futur seront nécessairement hybrides. Dans le domaine des arts et de l’esthétique, la problématique de la différence est battue en brèche, comme en témoigne la récente Exposition internationale “ Africa Remix ” de Simon Njami (voir Africa Remix. Contemporary Art of a Continent).D’autre part, l’ethnophilosophie, dans laquelle puise abondamment Nicolas Sarkozy, a fait l’objet d’une vigoureuse critique. Paulin Hountondji (Sur la philosophie africaine), Valentin Mudimbe (The Invention of Africa) et Fabien Éboussi Boulaga (La crise du Muntu) en particulier n’ont cessé de dénoncer la sorte d’identitarisme qui ne s’obtient qu’en érigeant en trait exclusif les multiples appartenances dont nous sommes les héritiers.A la suite du philosophe ghanéen Anthony Appiah (In My Father’s House), j’ai moi-même sévèrement critiqué l’idéologie victimaire (De la postcolonie) tout en proposant le concept d’“ afropolitanisme ” comme antidote à la négritude et au nativisme. Au demeurant, qui ignore encore aujourd’hui que le recours à des poncifs tels que “ l’âme noire ” ou l’“ authenticité africaine ” sont, avant tout, des manières pour les régimes corrompus et leurs élites politiques et intellectuelles de se prévaloir de la différence dans l’espoir de légitimer leur brutalité et leur vénalité ? N’est-il pas vrai, par ailleurs, qu’à cet esprit de la vénalité “ coopèrent ” sans vergogne et depuis la décolonisation bien des réseaux français qui, pour l’occasion, ne s’embarrassent guère de la couleur de la peau ?Par ailleurs, beaucoup d’entre nous, de Frantz Fanon à Françoise Vergès (La république coloniale), avons toujours dit que la repentance et la réparation produisent des victimes. La vulgate de la repentance perpétue l’image de l’autre comme corps non parlant, comme corps sans énergie ni vie. Et cela, ce n’est pas nous. Car nous ne sommes pas seulement des victimes de notre propre drame. Nous en sommes également des acteurs et des témoins.

Pouvoir de nuisance

Plus que jamais, les relations entre la France et l’Afrique seront des liens consciemment voulus et non plus imposés. À leur fondement se trouveront des valeurs morales et éthiques, ou alors ce ne seront pas des liens du tout – un simple pouvoir de nuisance.Si la France persiste dans son autisme, c’est-à-dire son refus de comprendre le monde et d’avoir du génie dans son rapport avec l’Afrique, alors nous ne l’écouterons point. Pour l’heure, le projet néo-conservateur français pour l’Afrique tel qu’énoncé par Nicolas Sarkozy à Dakar n’est pas une invitation à bâtir une société humaine, un langage commun, encore moins un monde commun. Parce qu’il se contente de reproduire les sottises qui divisent, ce projet n’est pas une invitation à faire ensemble l’expérience de la liberté. Voilà pourquoi il faut s’y opposer dès maintenant, sans crainte, mais avec courage, intelligence et fermeté. Parce que si on laisse faire, le prix à payer sera, mine de rien, très élevé pour les Africains.

Le Messager (journal camerounais) et Africultures, aout 2007

dimanche 12 août 2007

«Tintin au Congo» ou la mauvaise réputation

Il aura fallu attendre quatre-vingts ans pour que la ­controverse générée par Tintin au Congo atteigne son ­paroxysme.

Dessin de Glez paru dans Journal du jeudi (Ouagadougou)

Il y a quelques semaines, la Commission pour l’égalité raciale britannique (CRE) a jugé l’ouvrage «raciste et insultant», poussant les éditeurs à rédiger un avertissement aux lecteurs et à déplacer l’ouvrage des rayons pour enfants à celui des ouvrages pour adultes.

En Afrique du Sud, l’éditeur Human & Rousseau a récemment décidé, pour les mêmes motifs, de pas traduire cette BD en afrikaans dont les images et les textes sont «porteurs de préjugés racistes abominables, où les indigènes sauvages ressemblent à des singes et parlent comme des imbéciles».

La société Moulinsart, qui commercialise les albums de Tintin, est de nouveau inquiétée : un étudiant congolais de 23 ans en sciences politiques a déposé une plainte le 23 juillet pour dénoncer le caractère raciste de Tintin au Congo devant la justice belge.
Publié entre 1930 et 1931 dans le Petit Journal, Tintin au Congo reprend les clichés de l’époque sur un mode paternaliste : si les animaux parlent un excellent français, les Congolais s’expriment dans une langue approximative.
Foncièrement colonialiste et plein des stéréotypes qu’entretenaient les colons belges, Tintin au Congo a fait l’objet d’une réécriture à partir de 1946 : outre l’ajout de couleur, Hergé a également nuancé l’idéologie.
C’est comme ça que la leçon de géographie que donnait Tintin sur le mode «Votre patrie, la Belgique» devient après la guerre une leçon de mathématiques.
Si certaines modifications atténuent le colonialisme ambiant de l’album, il ne disparaît pas pour autant : «Il n’est pas admissible que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d’une voie de chemin de fer ou que son chien Milou les traite de paresseux», clame le plaignant Bienvenu Mbutu Mondondo.

Le dessinateur Hergé, dont on fête cette année le centenaire de la naissance, s’était exprimé à ce sujet dans les années 1970 : « Pour le Congo, tout comme pour Tintin au pays des Soviets, il se fait que j’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais… C’était en 1930. »