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mercredi 14 mai 2008

Un quart d'heure avant la révolte ?

Nous sommes loin de l'avant-Mai 68. Pourtant, l'impatience de la jeunesse face au marché sans frein est palpable
Au train où vont les choses, les commémorations de Mai 68 pourraient bien prendre l'allure d'un remake. Les corporations protégées se sentent menacées ; et pas seulement les cheminots. Les jeunes des « banlieues » sont toujours dans une sourde dissidence et les braises des émeutes ne s'éteindront pas de sitôt. Bonne nouvelle : les salariés les plus mal payés et les plus maltraités ne se taisent plus, à l'image des employés des supermarchés. Les lycéens et les étudiants les plus inquiets se mobilisent et se mobiliseront à la première occasion. Les fonctionnaires, les chercheurs et les professionnels de la culture se sentent abandonnés. Les policiers eux-mêmes en ont assez de « faire du chiffre ». Le prix des achats quotidiens augmente bien plus vite que les revenus. Les classes moyennes craignent que leurs enfants ne trouvent plus de place honorable. Les jeunes sont maintenant défavorisés, ils le savent et en veulent aux plus âgés qui craignent pour leurs retraites...

Bref, tous ou presque sont mécontents, même si c'est pour des raisons différentes, et souvent même pour des raisons opposées. Et, pendant ce temps, les très hauts revenus explosent et s'affichent comme le font les nouveaux riches : on n'a jamais vendu autant de voitures de luxe et les places des ports de plaisance ne satisfont pas la demande.

Le climat n'est pas à la révolution, il est celui que décrivait si bien Que la fête commence !, le film de Tavernier racontant une société se déchirant profondément quand la petite noblesse et les paysans n'y croyaient plus alors que la Régence s'amusait. Après les élections municipales, tout devient possible, car la popularité du prince est aussi basse que la croissance : qu'il parle ou qu'il se taise, qu'il avance ou qu'il recule, il paraît s'enfoncer dans une spirale d'illégitimité.

L'air du temps n'est pas sans rappeler celui qui a précédé Mai 68. Alors que la France semblait s'ennuyer, les salariés pensaient qu'ils ne profitaient pas de la richesse, et les grèves se multipliaient, bien avant le mois de mai. Les « groupuscules » élargissaient leur influence comme le fait maintenant la gauche de la gauche, alors que, hier comme aujourd'hui, la gauche parlementaire semblait trop incertaine pour gouverner. A y regarder de près, le climat social est bien plus mauvais aujourd'hui qu'il ne l'était voici quarante ans. Pourtant, tout oppose les deux périodes et, si la fête recommence demain, elle ne sera pas la répétition de Mai 68. A bien des égards, elle en sera même l'opposé.

Le gaullisme étouffait la société parce qu'il incarnait un trop plein d'Etat, une forme de monarchie républicaine dont bien des Français, notamment les plus jeunes et les plus « modernes », ne voulaient plus. Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy incarne la faiblesse et les caprices de l'Etat au-delà d'un volontarisme verbal qui semble de plus en plus velléitaire et inconstant. Il incarne plus l'arrogance et la légèreté des plus riches que le poids des institutions.

En même temps, si l'opinion s'en détache dès qu'il s'agit de réformer la société, elle approuve les politiques de sécurité, cependant plus démonstratives qu'efficaces, elle soutient les accents des contre-réformes, elle approuve les leçons de morale en reprochant aux dirigeants de ne pas s'y plier, elle reste sourdement hostile aux migrants et à l'Europe. Elle déteste le narcissisme et le clinquant, elle craint le libéralisme et elle aime l'ordre.

Au-delà d'une critique morale des politiques sécuritaires les plus scandaleuses, la gauche de la gauche elle-même mêle des appels révolutionnaires à la nostalgie d'un ordre national républicain au nom duquel l'avenir serait plus derrière que devant nous, au nom duquel la nation nous protégerait mieux que l'Europe. Aussi la « fête » pourrait-elle être l'appel à un ordre d'autant plus parfait qu'il est perdu, bien plus qu'un désir de changement.

Mai 68 a été porté par un désir de libération. Nous vivons aujourd'hui les angoisses et les épreuves de la liberté, et pas seulement de la liberté économique. De tous les pays comparables, les jeunes Français sont ceux qui croient le moins aux vertus du marché, ceux qui ont le moins confiance dans les institutions, ceux qui ont le moins confiance en eux-mêmes, ceux qui pensent que leur avenir et celui de leur société est le plus sombre, et ceux qui sont le moins disposés à financer les retraites des aînés.

Les enquêtes nous apprennent aussi que les jeunes Français sont les seuls à penser que l'éducation doit apprendre la discipline plutôt que l'autonomie personnelle. Sur ce point, Mai 68 s'est renversé. Il est vrai que la croissance et le quasi-plein-emploi des années 1960 rendaient le partage plus facile hier et que l'avenir semblait plus ouvert. Il est vrai aussi que l'incapacité de la gauche à dessiner une véritable alternative réformiste, et donc à faire son travail en dehors d'une bonne gestion locale, ne laisse guère d'autre alternative à la révolte que la juxtaposition de défenses contradictoires.

Personne ne peut dire ce qui va se passer dans les mois qui viennent, et peut-être ne se passera-t-il rien de marquant. Personne ne peut savoir si la fête éclatera. Mais tous les ingrédients de l'explosion sont présents : faible adhésion au pouvoir, faiblesse tout aussi grande de l'opposition, addition de frustrations et de plaintes... Il suffit qu'une « maladresse » assemble ces éléments pour que la fête recommence. Dans ce cas, elle ne sera ni le retour de Mai 68 ni son refus, elle en sera comme l'image renversée.

François Dubet

lundi 10 mars 2008

Pour la presse internationale, Nicolas Sarkozy a été "sanctionné" aux municipales


"Echec", "sanction", "revers". Pour la presse internationale, le responsable et le grand perdant du premier tour des municipales est le président de la République. Loin du débat sur les aspects locaux du scrutin, The Independant juge que le président français a été "sanctionné". Il s'agit de son premier "revers électoral" depuis son arrivée au pouvoir en mai, estime le Financial Times. La perte de Strasbourg, Marseille ou Toulouse au deuxième tour "transformerait en réalité électorale la chute de popularité du président de ces derniers mois".

"Après la 'vague bleue' des municipales de 2001", le scrutin d'hier a donné lieu à une "'vague rose', mais sans tsunami", estime La Libre Belgique, pour qui la droite française est "défaite mais pas humiliée". "La gauche [pourrait] imposer une 'cohabitation territoriale'" à Nicolas Sarkozy, analyse le quotidien belge. "La claque n'est pas spectaculaire. Mais l'avertissement est clair", dit Le Soir. "Qu'il le veuille ou non, si la poussée de la gauche devait se confirmer la semaine prochaine, Nicolas Sarkozy aurait les coudées moins franches pour poursuivre ses réformes…"

"SOCIALISME MUNICIPAL"

Même constat pour Le Temps, pour qui "l'impopulaire Nicolas Sarkozy plombe la droite". Mais outre "la baisse de popularité de Nicolas Sarkozy", le quotidien suisse estime que le résultat du 9 mars "récompense le succès du 'socialisme municipal', mélange d'urbanisme écologique (tramways, espaces verts...), d'événements festifs type Paris-Plage et de pragmatisme économique".

"Une partie de l'électorat avait menacé de sanctionner le président pour l'économie au ralenti, des réformes enlisées et un style personnel irrévérencieux", rappelle The Guardian. Le quotidien britannique met en avant un sondage de l'IFOP selon lequel 21 % des personnes interrogées comptaient utiliser leur bulletin de vote pour sanctionner Nicolas Sarkozy, 10 % pour le soutenir. "Son style impétueux et sa liaison ostentatoire avec le top-model Carla Bruni ont gêné des électeurs. Des sorties telles que 'Casse-toi, connard' à un visiteur du Salon de l'agriculture qui refusait de le saluer, n'ont pas aidé."

Pour le New York Times, le président français doit faire face à un "échec". Ces élections "constituent un baromètre de l'accueil fait par les Français aux réformes annoncées lors de l'élection présidentielle de 2007".

François Béguin

jeudi 27 décembre 2007

La "virée people" de M. Sarkozy à Louxor suscite des réactions peu amènes en Europe


Les photos de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni à Louxor (Haute-Egypte) ont fait, mercredi 26 décembre, le tour du monde. Aux Etats-Unis, elles ont été reprises par les journaux accompagnées d'une courte synthèse dans la page people. C'est surtout en Europe que les commentateurs politiques s'y sont intéressés, s'interrogeant, souvent de façon peu amène, sur le nouveau style de la présidence française.

Ainsi, en Italie, le quotidien La Repubblica, sous la plume de Bernardo Valli, se demande, jeudi 27 décembre, si, "à la veille de son cinquantième anniversaire, la Ve République n'a pas changé de visage", si "son sixième président, actuellement en fonction, n'est pas en train d'en écrire l'épitaphe". L'éditorialiste décrit "sur le trône de De Gaulle, un président en manches de chemise, avec la chemise déboutonnée et les lunettes de soleil d'Alain Delon, qui reçoit ses ministres les pieds sur la table et tutoie (presque) tout le monde".

"CELA TOURNE VITE AU VULGAIRE"

L'autre grand quotidien, Il Corriere della Sera, consacre sur deux pages un reportage très illustré et plutôt ironique aux "deux fiancés". En Espagne, où M. Sarkozy est bien en cour et suscite depuis sa campagne présidentielle une curiosité bienveillante, même les journaux conservateurs El Mundo et ABC s'étendent sur le coût du séjour et le rôle de Vincent Bolloré, après le prêt de son yacht à Malte.

C'est en Allemagne que les commentaires sont les plus durs, confirmant la difficulté outre-Rhin à s'habituer à un président de la République française dont les comportements désarçonnent les Allemands, qui ont toujours eu le sentiment qu'il ne les portait pas dans son cœur. A l'unisson, la presse accuse le chef d'Etat de chercher une fois encore à se mettre en scène, souvent au préjudice de sa fonction. "Au lieu de se démener, comme le reste de la classe politique du pays, sur le pouvoir d'achat, les retraites ou les délocalisations, il s'en va le week-end à Disneyland", note le magazine de droite Focus dans son édition en ligne, qui décrit un président à la recherche de "trophées".

"Ehonté, irritant, narcissique", s'agaçait la Süddeutsche Zeitung dès le 21 décembre : "Ses prédécesseurs aussi aimaient le luxe. Chez Sarkozy, cependant, cela tourne vite au vulgaire." "Les Français ne peuvent que constater à quel point ce nouveau Napoléon est imprévisible", conclut le Berliner Zeitung du 24 décembre.

En Belgique, tous les titres, francophones et néerlandophones, plaçaient en "une", mercredi, les photos de Louxor. Une "virée people" selon Le Soir, pour lequel "Sarko termine 2007 sûr de lui, arrogant, espérant mettre un voile sur ses premiers vrais déboires".

Aux Pays-Bas, le quotidien de référence NRC-Handelsblad s'interrogeait, jeudi, sur "ce qui se déroule vraiment à l'Elysée, où l'on semble tourner un remake de Louis de Funès".

Peut-être par trop habituée aux controverses entourant les voyages privés de l'ancien premier ministre Tony Blair, la presse britannique, qui avait fait ses choux gras de l'officialisation de la nouvelle liaison présidentielle au parc Disneyland, s'est faite plus discrète. "Kozy et sa copine sur les rives du Nil", titrait le tabloïd The Sun. Dimanche, The Independent ironisait sur un "Sarkozy qui a réinventé la présidence de la France à l'époque du star-system". M. Sarkozy est "le candidat unique d'un studio de 'Loft Story' appelé Elysée, une star de soap opera", écrivait le journal.

mardi 9 octobre 2007

La science asservie à la xénophobie

Quand un pays, ou du moins quelques-uns dans ce pays, asservissant la science à la xénophobie, songent à se protéger des étrangers à l'aide d'une barrière de gamètes, qu'en conclure ? Que ce pays chavire ? Qu'il est pris de délire, au risque de renier son histoire ? Ou tout cela à la fois ?

Son histoire, la nôtre, c'est celle d'un pays qui n'a cessé, depuis qu'il existe, d'accueillir des étrangers. Ce sont bien des "étrangers", n'est-ce pas, les Francs, venus d'outre-Rhin, qui lui ont donné son nom ? Et tous les autres, lentement attirés vers l'ouest du continent parce qu'ils étaient persécutés, pauvres, ou tout simplement à la recherche d'une vie meilleure ? Et les autres encore, ceux qui sont venus du sud, plus tard, pour les mêmes raisons ? Mille ans, au moins, que ce mouvement existe, et qu'il a progressivement constitué la France. Terre d'asile.

Regarder l'étranger comme une menace en puissance, c'est donc tout simplement répudier l'histoire de ce pays. C'est très exactement renier son identité, celle-là même dont la politique aujourd'hui proposée se réclame. L'identité nationale de la France, son génie propre, c'est précisément de l'accueil des "étrangers" qu'elle s'est lentement constituée.

Mais il y a plus. Pour les parents, pour les enfants, l'approche biologisante aujourd'hui proposée porte atteinte au lien qu'ils tissent jour après jour. Ce lien n'a rien à voir avec la génétique. Si la biologie y est certes présente, dans la majorité des cas, elle n'en est pas constitutive. Réduire la filiation, la famille, aux seuls liens du sang, c'est entreprendre une véritable régression conceptuelle, à laquelle notre droit comme notre culture se sont toujours refusés.

DROITS DE L'ENFANT

Ne sommes-nous pas un pays doté d'une législation sur l'adoption plénière qui va jusqu'à effacer la trace de la filiation biologique antérieure de l'enfant, lorsqu'elle est connue ? Un pays qui, contre vents et marées, maintient l'accouchement anonyme, au mépris de la Convention internationale sur les droits de l'enfant ? Dans les naissances sous X, justement, la filiation biologique est scrupuleusement effacée, de telle sorte que l'adoption plénière soit irrévocable et irrécusable.

En 1990, le Sénat et l'Assemblée nationale ont ratifié à l'unanimité la Convention internationale sur les droits de l'enfant. La France devenait ainsi, et elle s'en est honorée, le premier pays de l'Europe - des Douze, à l'époque -, à le faire. Ce texte, à présent ratifié par tous les pays du monde sauf deux - les Etats-Unis et la Somalie - est un traité de droit international qui s'impose naturellement à notre droit interne.

Or que dit cette Convention sur ce sujet ? On peut lire dans son article 10 très exactement ceci : "Toute demande faite par un enfant ou ses parents d'entrer dans un Etat-partie ou de le quitter aux fins de réunification familiale est considérée par les Etats-partie dans un esprit positif, avec humanité et diligence." "Humanité", les tests ADN qui seraient imposés aux seuls étrangers ? "Esprit positif", le règne du soupçon qu'une telle démarche symbolise et véhicule ?

Puisque la France se veut Etat de droit, qu'elle respecte les textes au regard desquels elle a contracté des obligations absolues. Retour au texte, donc. Retour à la diligence et à l'humanité dont ce traité est porteur. Retour à l'identité nationale, la vraie, celle qui a su faire leur place, toute leur place, à ces "étrangers" dont nous sommes les enfants, les frères, les soeurs, et les parents.

Claire Brisset, ancienne défenseure des enfants